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Notre chair qui est au cieux

Notre chair qui est au cieux

Ci-dessous la reproduction d'un article de Fabrice Hadjadj1, paru dans le Figaro.

Notre chair qui est aux cieux

La résurrection de la chair ! Déjà qu'il est difficile de croire à l'immortalité de l'âme, comment prêter crédit à cet article de la foi juive et chrétienne ? C'est de la naïveté : on a trop peur de perdre sa carcasse. C'est de la cruauté : nous river pour toujours à cette glèbe, à cette pesanteur ! Une noble pensée grecque estimait que le corps était un tombeau : la résurrection pour elle serait une inhumation sans espoir. Quant à l'hindouisme, il juge non seulement que notre corps actuel est de peu de valeur, puisque, d'une vie à l'autre, nous pouvons en changer comme de chemise, mais aussi que le nirvana consiste à échapper au cycle des réincarnations : la résurrection pour lui serait un emprisonnement irrémédiable.

Pour la religion athée, enfin, c'est une impiété terrible : on irait là d'une part contre le dogme du néant, et, d'autre part, contre le credo de l'indéfinie pourriture. Ne voit-on pas que notre viande est vouée à la cendre ou aux vers ? Est-ce qu'il ne saute aux yeux qu'à la fin il ne reste que des os qu'aucun chien ne voudrait et dont on ne peut envier de plus beau sort que de servir à l'anatomie des facultés de médecine, ou bien d'être exposé, dans quelques siècles, en la vitrine d'un Musée de l'homme, remplacé depuis par une espèce plus performante ?...

Or, le judaïsme, le christianisme nous parlent quand même de retourner à la chair, comme s'ils nous disaient, contre toute attente, que l'homme forme un tout indéchirable et que plus il est spirituel, plus il se doit d'être charnel aussi. Le libertin ne va pas aussi loin : de sa chair, il ne fait qu'un instrument de plaisirs. Le matérialiste n'y est pas si attaché : il la réduit à un objet de consommation. La cover-girl elle-même ne la chérit pas autant : elle l'aplatit en une affiche publicitaire. L'Évangile seul a cette audace d'y reconnaître un Temple de l'esprit. On comprend que ce soit un scandale.

Au fond, si on y réfléchit un peu, cette croyance en la résurrection a de quoi nous mettre en rage, nous faire trembler même. Les gnostiques le savaient bien : à dissocier la chair et l'esprit, les choses sont plus faciles. Selon la secte, les uns pouvaient livrer leur corps à la débauche, les autres à d'effroyables mortifications, sans préjudice, pensaient-ils, pour la fine pointe de leur âme, toujours unie à l'éternel. Mais la mortification haineuse rejoint la débauche lénifiante (qui veut faire l'ange fait la bête) : les uns et les autres considèrent le corps comme une défroque. Ils pensent que l'on peut tremper par un bout dans le Ciel tandis que par l'autre on trempe dans la fange. C'est pourquoi, puritains ou luxurieux, ils ne peuvent que se cabrer devant ce verset de saint Paul : «Le corps est pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps» (1 Co 6,13).

L'apôtre exhorte ici, si j'ose dire, à une authentique position du missionnaire, à un érotisme de feu. Notre chair, selon ses mots, doit devenir l'ostensoir de l'amour. Énorme exigence ! Quand nous mastiquons notre pain, quand nous marchons dans la rue, et jusque quand nous allons aux toilettes (saint Augustin, dit-on, y chantait les psaumes des montées), nous avons à charge d'y faire resplendir justice et vérité. Notre gros orteil, en nous portant vers le pauvre, a soudain quelque chose de divin. Nos poumons ont pour vocation de servir le mystère du souffle, de dire le poème de la respiration. Nos vessies mêmes peuvent devenir lanternes, pour peu que nous ayons bu à la bonne parole. Quant à nos mains, ces mains qui tiennent le journal, leur tâche est de se tendre, de se joindre, de se donner, enfin de vivre leur vie de colombes spirituelles. Comment, sachant cette merveille qui nous appelle, ne nous sentirions-nous pas encore affreusement lourds ?

Il faut ajouter deux remarques. La première, c'est que la notion de résurrection, à la différence de celle d'immortalité de l'âme, implique la nécessité de la mort. Il faut être mort pour pouvoir ressusciter : dénier la mort c'est dénier la possibilité de s'en relever. Or, il est probable que nous avons peur de la résurrection, non seulement parce que nous sentons l'exigence morale qu'elle implique dès à présent, mais aussi parce que nous ne voulons pas regarder en face la fatalité du trépas.

La seconde remarque relie ces deux perspectives : le Christ ressuscite avec ses plaies. La splendeur de la gloire assume l'obscurité de la blessure. On peut même dire que c'est à travers la blessure que passe la lumière. Comment saisir ce paradoxe où la mutilation devient source de beauté ? C'est que la gloire est toujours celle du combat pour la justice. L'auréole sera d'autant plus lumineuse qu'ici-bas l'on aura lutté dans les ténèbres ; la chair sera d'autant plus belle qu'elle aura été mise au service de la miséricorde, quitte à devoir en subir le supplice des cent plaies. L'esprit peut transfigurer toutes les difformités, l'absence d'esprit, défigurer toutes les beautés plastiques. Un handicapé brisé dans son fauteuil, rayonne plus, par sa patience, que le top model qui s'exhibe par vanité. Et l'obèse qui aura porté son ventre comme sa croix le verra briller devant lui comme un astre de lumière.

De fait, tous les corps aspirent à leur résurrection. En nous, ça y croit, même si nous n'y croyons pas. La preuve, c'est que dès que nous cessons d'y tendre, nous nous mettons à la chercher sous des formes parodiques et dégradées. On voudra s'embaumer vivant par la chirurgie esthétique. On cherchera, par l'eugénisme, à fabriquer le corps parfait. On s'efforcera, par le virtuel, d'oublier son propre corps avachi sur son siège au profit de ce cybercorps qui semble au-delà des limites de l'espace et du temps, alors qu'il s'enfonce dans la binarité d'une puce. De plus en plus on s'en aperçoit, notre pauvre chair humaine nous place à une charnière : il faut qu'elle se laisse ou bien transfigurer par l'esprit, ou bien défigurer par la technique. La fête de Pâques nous demande de choisir.

 

  • 1. Philosophe, essayiste et dramaturge, il enseigne la philosophie et la littérature en lycée, en faculté et au séminaire de Toulon, auteur de Réussir sa mort. Anti-méthode pour vivre (Presses de la Renaissance), grand prix catholique de littérature 2006

 
 

 
 

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