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Vous ne m’aurez pas.

koztoujours - mercredi 24/05/2017 - 12:53

Après Manchester comme après chacun des attentats que nous avons subi – nous, Français, ou Européens – nous avons entendu vanter la résilience des peuples touchés. Loïc de la Mornais, au JT de France2, évoquait ainsi la « résilience toute britannique ». Nous poursuivons encore sur notre volonté de vivre comme avant, de ne rien changer à nos habitudes, d’être présent aux concerts, aux pièces de théâtre. Hier, de continuer à boire des bières belges, à lire leurs BD. Avant-hier, à prendre un verre en terrasse avec des copains.

Je l’ai écrit et je l’ai dit, dans certaines interventions : cette réaction est certainement illusoire, et elle est insuffisante. Non, nous ne vivons pas exactement comme avant. Et il serait bien que nous soyons capables, au-delà d’une simple résilience, de tirer un bien d’un mal, comme en défi à nos agresseurs. Ce qu’ils attaquent dépassent évidemment notre capacité à boire des coups. Redécouvrons donc ce qui fonde notre civilisation, les choix, ni évidents ni naturels, que nos pères ont posés et qui font le meilleur de ce que nous sommes.

Mais je pensais surtout hier, après avoir lu un échange sur Twitter, à cet autre défi : « vous n’aurez pas ma haine ». Pourquoi devrais-je donc me retenir de haïr ceux qui assassinent des innocents, des adolescentes, qui broient des vies, physiquement ou psychologiquement ?! Et comment donc devrais-je ressentir une once de culpabilité de haïr ceux qui tuent une enfant au regard ingénu ?!

Je le confesse, on me le reprochera : mes pensées ne sont pas bienveillantes, aux matins d’attentat, quand je croise chez moi ces femmes voilées de haut en bas. Je ne pense pas les haïr, et je n’ignore pas que ce ne sont pas elles qui ont commis ces attentats. Mais il est certain que la proximité qu’elles affichent, par leur habillement, avec les thèses de nos ennemis m’agresse et que, ces matins-là, dans ma simple humanité, je ne les gratifie pas en retour de mes sentiments les meilleurs.

Je n’ai pas lu le livre d’Antoine Leiris, dont le titre (« Vous n’aurez pas ma haine« ) m’a paru un peu convenu, et l’attitude trop attendue. Je ne devrais pas, mais on est ainsi : pas toujours cohérent, parfois ambivalent. Parce qu’au bout du compte, au-delà du respect incontournable pour son propos dans sa situation, je voudrais reconnaître la justesse de cette réaction.

Beaucoup le savent, certains m’ont lu : Etty Hillesum m’est une boussole. Les pages que cette jeune juive a pu écrire dans l’antichambre de la mort m’obligent et m’éclairent. Etty Hillesum ne s’aveuglait pas, elle ne détournait pas le regard. Elle avait une vraie conscience de l’horreur, elle connaissait le nom des victimes, elle connaissait leurs vies1. Elle l’écrit : elle sait qu’à tel numéro de tel rue, tel de ses amis a été emporté vers la mort par les nazis. Telle famille a été déportée. Elle aide à monter des jeunes enfants dans les wagons qui les emmènent vers Auschwitz et elle se compose une mine encourageante pour ne pas ajouter au malheur. Il « ne [faut] fermer les yeux devant rien, il faut « s’expliquer » avec cette époque terrible et tâcher de trouver une réponse à toutes les questions de vie ou de mort qu’elle vous pose ».

Face à ce déchaînement d’horreurs qui l’assaillent bel et bien – « J’ai le devoir d’ouvrir les yeux. Je me sens parfois comme un pieu fiché au bord d’une mer en furie, battu de tous côtés par les vagues. », « Mon Dieu, prenez-moi par la main, je vous suivrai bravement, sans beaucoup de résistance. Je ne me déroberai à aucun des orages qui fondront sur moi dans cette vie, je soutiendrai le choc avec le meilleur de mes forces. Mais donnez-moi de temps à autre un court instant de paix. » – elle refuse de se donner à la haine.

Elle écrit ainsi dans son journal :

Autre leçon de cette matinée : la sensation très nette qu’en dépit de toutes les souffrances infligées et de toutes les injustices commises, je ne parviens pas à haïr les hommes. Et que toutes les horreurs et les atrocités perpétrées ne constituent pas une menace mystérieuse et lointaine, extérieure à nous, mais qu’elles sont toutes proches de nous et émanent de nous-mêmes, êtres humains. Elles me sont ainsi plus familières et moins effrayantes. L’effrayant c’est que des systèmes, en se développant, dépassent les hommes et les enserrent dans leur poigne satanique, leurs auteurs aussi bien que leurs victimes, de même que de grands édifices ou des tours, pourtant bâtis par la main de l’homme, s’élèvent au-dessus de nous, nous dominent et peuvent s’écrouler sur nous et nous ensevelir.

Oui, il y a des systèmes qui nous enserrent dans leur poigne satanique. Si j’ose un détour par l’actualité, comment – en ces jours tout particulièrement – regarder le voyage de Donald Trump, qui renouvelle l’alliance avec l’Arabie Saoudite à coups de milliards de dollars de contrats d’armement ? Steve Bannon, qui s’assied au côté de Salih Al ash-Shaykh, l’une des plus grandes références du salafisme. Oh, bien sûr, ils sont probablement de la trempe de ceux qui se moquent assez de ce qui se passe dans le reste du monde tant qu’ils gardent l’illusion d’être à l’abri derrière leurs « big and beautiful walls ». Mais quelle incohérence… Et, sans incriminer les hommes eux-mêmes, comment ne pas voir cette poigne satanique qui nous broient au nom d’un système, l’intérêt supérieur du pognon ?

C’est un exemple. Actuel. Il y en a d’autres.

Nous ne sommes pas dans un camp de concentration. Aussi légitimement inquiétante soit la situation, il faut encore la distinguer de l’assurance de mourir demain. Nous avons, nous, évidemment encore la possibilité d’éviter ce sort. Mais je pense à ce dont a été capable Etty Hillesum, ce qu’elle a écrit et accompli, elle, avec cette certitude. Et je sais qu’elle a gagné, pour l’éternité. Devant l’Éternel.

Pour humilier, il faut être deux. (…) Partout, des pancartes interdisaient aux Juifs les petits chemins menant dans la nature. Mais au-dessus de ce bout de route qui nous reste ouvert, le ciel s’étale tout entier. On ne peut rien nous faire, vraiment rien. On peut nous rendre la vie assez dure, nous dépouiller de certains biens matériels, nous enlever une certaine liberté de mouvement tout extérieure, mais c’est nous-mêmes qui nous dépouillons de nos meilleures forces par une attitude psychologique désastreuse. En nous sentant persécutés, humiliés, opprimés. En éprouvant de la haine. En crânant pour cacher notre peur. On a bien le droit d’être triste et abattu, de temps en temps, par ce qu’on fait subir ; c’est humain et compréhensible. Et pourtant, la vraie spoliation c’est nous-mêmes qui nous l’infligeons. Je trouve la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’homme, j’ose le dire sans fausse honte.

Ce n’est pas aujourd’hui l’humiliation qui nous menace. Mais le mécanisme est le même. Il demande notre consentement, ou notre abdication. Je ne veux ni consentir, ni abdiquer.

Je ne peux pas en revanche m’engager à ne pas haïr. La haine ne m’épargne aujourd’hui que par la prise de distance, nécessaire. Je sais aussi que, par la foi que je professe, je devrais être capable d’affirmer que j’aime. J’en suis loin. Mais je peux m’engager à la résistance. Une vraie résistance, sans ignorance, en conscience. Une résistance spirituelle sur les pas d’Etty Hillesum et de bien d’autres. Cela n’efface pas la détermination à s’opposer à l’extrémisme musulman, à approuver une certaine fermeté et l’indispensable réponse sécuritaire, mais je peux en revanche m’engager à ne pas leur céder en prime mon âme. Comme ils ont vendu leur âme. Je les haïrai probablement un temps, à chaque attentat. Mais je peux m’engager à ne pas laisser la haine être le tout de moi, à ne pas devenir une masse de haine. J’entends me faire violence et continuer d’aimer la vie, les hommes, et Dieu, envers et contre eux.

Ils ne m’auront pas. J’ai autre chose à offrir.


  1. « J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration. Tout m’est connu, aucune information nouvelle ne m’angoisse plus. D’une façon ou d’une autre, je sais déjà tout. Et pourtant je trouve cette vie belle et riche de sens. À chaque instant. »
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Vierge digne de louanges

Cahiers Libres - mardi 23/05/2017 - 16:09

L’homme d’aujourd’hui est prompt à critiquer. Nous sommes déshabitués à admirer. Certes, il y a les idoles des pelouses, les stars du cinéma, de la musique et du petit écran. Mais leur notoriété et leur gloire sont éphémères. Au moindre faux pas, c’est l’hallali médiatique.

Pourtant l’homme sent en lui le besoin d’admirer autre chose que les beautés muettes de la nature. L’espèce humaine ne peut pas se haïr continuellement elle-même sous peine de se suicider. C’est ici qu’intervient opportunément la Vierge. Elle est la créature humaine aboutie (avec la nature humaine du Christ), telle que Dieu l’a voulue et pensée de toute éternité. Si Marie est digne de louanges, ce n’est pas pour elle-même, pour son profit personnel. D’ailleurs, elle serait bien incapable de tirer vanité d’un tel titre : l’humilité fait  partie en effet des motifs qui la désignent précisément à notre louange. Non, si la Vierge est digne d’être louée, c’est avant tout afin que nous ne désespérions pas de  l’homme.

Marie est la gloire du genre humain. Tout ce que l’homme ressent le désir d’admirer dans notre nature : la force dans la douceur, la tendresse dans la détermination, le désintéressement dans la prudence, la miséricorde dans la lucidité, tout cela se trouve porté à la perfection dans la Mère du Christ. Toutes les générations l’ont attendue, l’ont espérée. Certes, c’est le Christ qui nous sauve. Mais Marie est le premier et le plus beau fruit du salut. Dans sa personne, c’est Dieu qui est loué.

Vierge digne de louanges, vous ne l’êtes jamais autant que lorsque vous nous demandez de ne pas arrêter notre admiration à votre personne, mais de  la reporter vers Celui qui est l’auteur de toutes les choses admirables. Apprenez-nous à convertir nos regards afin de discerner les traces de la bonté créatrice de Dieu là où nous ne voyons que matière à critique. Apprenez-nous à admirer, à louer Dieu pour l’existence de nos frères et soeurs.

Jean-Michel Castaing

Ce papier Vierge digne de louanges a initialement été publié sur les Cahiers libres.

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